


|
Traders et banquiers, responsables mais pas coupables ? 24/04/2009 | 14:37:32 |
|
C'est avec un immense plaisir que j'entame cette série de 20 articles dont la finalité est de mieux appréhender les raisons à l'origine des comportements irrationnels des traders. Nous nous
baserons pour cela sur les prises de position des participants au concours1 qui constituent un terrain
d'étude extrêmement fécond. Lors du procès du sang contaminé, Georgina Dufoix, ancienne ministre des affaires sociales, déclare qu'elle est responsable mais pas coupable. Cette formule, restée célèbre, est reprise en chœur aujourd'hui par les banquiers. Ces derniers ne nient pas leur part de responsabilité dans la débâcle financière actuelle mais ils estiment ne pas être coupables. Selon eux, c'est le système qui les aurait poussés à commettre ces actes insensés. À l'heure du bilan et des règlements de comptes, sont appelés sur le banc des accusés les traders et les banquiers. Pour la plupart des médias, ils seraient les principaux responsables de la crise financière actuelle. Comme dans toute crise, on recherche systématiquement un bouc émissaire et le discours n'est pas vraiment nuancé. Si les banquiers et les traders ont une responsabilité avérée, ils ne sont pas les seuls car tout le monde a d'une certaine manière participé à cette folie collective. Les traders sont-il fous ? Beaucoup imputent aux traders ou aux financiers les déboires que l'on traverse actuellement. L'affaire Kerviel a rappelé avec force que les traders ne sont ni toujours très rationnels ni omniscients. Pourtant, malgré une médiatisation historique, cela n'a pas empêché la survenance quelques mois après d'un nouveau scandale à la caisse d'épargne en septembre 2008 avec une perte de 600 millions d'euros provoquée par les positions hasardeuses d'une équipe de traders. On a alors accusé les traders d'être à l'origine de l'effondrement de l'édifice financier et certains observateurs les ont même assimilés à des joueurs de poker irresponsables. De génie de marché, le trader est devenu un délinquant et a même été assimilé dans certaines publicités cocasses à un « alcoolique anonyme ». Dans les prochains articles, nous décortiquerons les comportements des participants au concours de Zonebourse et nous tenterons de mettre en évidence certains biais à l’origine de performances décevantes. Mais, dès à présent nous pouvons dire que les traders ne deviennent pas fous mais qu’une forte incertitude sur l’évolution du marché et les émotions qu’elle engendre mettent souvent à mal la rationalité des décisions et la stabilité des processus de décision. Une épargne massivement investie aux États-Unis Si dans les années 1970 et même 1980, de nombreux opérateurs de marché étaient autodidactes les choses ont radicalement changé avec la déréglementation financière et l'essor considérable des marchés financiers. Le secteur financier a d'ailleurs attiré les meilleurs cerveaux de la planète (MBA de Harvard, Wharton, Yale, polytechnique, etc.) en payant le prix fort et a délesté le secteur industriel de ces talents. Si les traders sont indéniablement des rouages essentiels dans la machine financière globalisée, ils n'en restent pas moins des exécutants. Ce n'est pas le trader, seul dans son coin, qui est à l'origine de la bulle spéculative dans l'immobilier. La crise actuelle provient avant tout d'un déséquilibre majeur qui a duré trop longtemps et qui a fini par éclater de manière brutale. Durant de nombreuses années, les pays asiatiques et les pays du Moyen-Orient ont dégagé des liquidités considérables qu'ils ont placées aux États-Unis. Par ailleurs, à la suite des attentats terroristes du 11 septembre, la réserve fédérale américaine a fortement baissé les taux d'intérêt pour soutenir la consommation et l’investissement. Nous nous sommes retrouvés dans une situation où les taux d'intérêt court et long étaient historiquement bas et inférieurs au taux de croissance. Pour un économiste, cela signifie qu'il est rentable d'investir. Au lieu de financer la consommation interne, les pays émergents ont préféré placer leur argent aux États-Unis pour financer la consommation des ménages américains accentuant dans le même temps les déséquilibres économiques mondiaux. Face à cet afflux massif de liquidités, il fallait créer une offre. Les banquiers ont donc fait appel à l'ingéniosité et à la technicité de brillants ingénieurs financiers pour construire des produits financiers sophistiqués permettant de répondre à la demande. Le mimétisme s'est emparé de la place financière et tous les banquiers se sont mis à recruter des matheux pour construire les produits les plus attrayants et les plus sophistiqués. Ces mêmes banquiers, ingénieurs financiers et traders ont perçu des rémunérations faramineuses qui à l'époque étaient totalement acceptées par les actionnaires mais également par le grand public. En effet, quand tout va bien, la plupart des intervenants adhère au système et l'encourage même. Ce n'est que lors du retournement que l'on se met à rechercher des boucs émissaires. La théorie néoclassique sur le banc des accusés Dans mon livre « L'art du trading » je me suis penché sur la question suivante : « les marchés financiers sont-ils irrationnels ? » On se souvient tous de la célèbre formule d'Alan Greenspan « l'exubérance irrationnelle des marchés ». Le plus étonnant n'est pas l'exubérance en elle-même, qui est somme toute un phénomène récurrent dans l'histoire financière, mais avant tout la réaction des professionnels (analystes financiers, gérants de portefeuille, économistes de marché). Ces derniers manifestent souvent leur étonnement lors de la formation d'une bulle spéculative ou de son éclatement et de la panique qui s'empare des boursiers. Ces mêmes professionnels vont souvent justifier la volatilité par une certaine « irrationalité des marchés ». Ils peinent à comprendre les déterminants des cours boursiers et se cantonnent aux théories étudiées sur les bancs de l'université sur la supposée efficience des marchés et donnant la part belle à l'analyse fondamentale. De nombreuses personnes sont donc totalement désarçonnées lorsqu'elles débutent sur les marchés et ne comprennent pas pourquoi les théories qu'on leur martelait à l'université fonctionnent si mal dans les faits... Pour se rassurer, ils se mettent à parler d’irrationalité et d'exubérance. A mon sens, la crise du système financier actuel s’explique par une confiance excessive dans la finance mathématique et une sous-estimation dramatique de ses limites et des difficultés de sa mise en œuvre. Elle trouve son origine dans la croyance aveugle dans un dogme martelé par la théorie néoclassique sur l'efficience des marchés. Selon cette théorie, les investisseurs sont rationnels et capables de se baser sur toute l'information pour prendre la meilleure décision. En outre, il n'y a pas d'anomalies sur les marchés et l'arbitrage, c'est-à-dire l'acte qui consiste à éliminer tout décalage des cours boursiers par rapport à la valeur fondamentale, est limité. Les stock options sont un outil incitatif dont l'objectif premier était de faire converger les actions des dirigeants dans le sens de ceux des actionnaires. Cette relation d’agence (actionnaires/dirigeants) est caractérisée par une asymétrie d'information au sens où il est difficile pour l'actionnaire de savoir si le dirigeant effectue son travail correctement. On a donc mis en place des outils incitatifs ayant comme fondement certaines hypothèses défendues par la théorie néoclassique comme par exemple le fait que les cours boursiers ne dévient jamais longtemps de leur valeur fondamentale. Les stock-options permettent de lier la rémunération du dirigeant à la performance boursière du titre censée représenter la performance de l'entreprise. Cette méthode de rémunération présente plusieurs inconvénients : L’aléa moral : le dirigeant va prendre beaucoup plus de risques pour s’assurer une rémunération plus élevée. Après tout il ne risque pas grand-chose et dispose d’un parachute doré et des indemnités conséquentes, pouvant atteindre plusieurs millions de dollars, même dans le cas d'un bilan désastreux. Les cours boursiers sont parfois totalement déconnectés des fondamentaux. Une action peut progresser sans véritable raison d’ordre fondamental mais avant tout pour des raisons liées au comportement moutonnier des investisseurs par exemple. Ainsi, la rémunération du dirigeant peut être due au simple fait du hasard !!! Une entreprise mal gérée peut voir son cours en bourse progresser et inversement dans le cas d’une entreprise bien gérée. La régulation est-elle la solution miracle ? Aujourd’hui, « Refondation du capitalisme » et « Régulation » sont des expressions politiquement correctes à gauche comme à droite. Or, la régulation est-elle la solution ultime ? Permettra-t-elle d'éliminer tous les excès de la planète finance et de prévenir les problèmes futurs ? L'histoire prouve une fois de plus que les hommes politiques ont la mémoire courte. Il n'y a pas si longtemps ces mêmes dirigeants politiques souhaitaient faire de tout individu (même non solvable) un propriétaire en puissance. Souvenons-nous des propos tenus par le président Nicolas Sarkozy en 2007 lors de la campagne électorale durant laquelle il martelait que son ambition était d'avoir « une France des propriétaires ». Il était fidèle en cela à l' « exemple » américain. Je me souviens également de la visite de Jacques Chirac en mars 2000, lorsque je travaillais au sein d'une start-up, c'est-à-dire juste avant le krach. À l'époque, tous les politiques voulaient s'afficher aux côtés de ce symbole de la réussite qu’étaient les entrepreneurs du Web. La situation s'inverse radicalement lors des périodes de crise durant lesquelles ceux qu'on portait aux nues deviennent des accusés. L'histoire financière nous rappelle avec force que les règles sont souvent détournées et que la régulation n'est pas la solution miracle. Il est donc important de comprendre les origines de la crise mais surtout, comme nous le verrons par la suite, de secouer le dogme selon lequel les marchés financiers seraient parfaitement efficients. En pleine crise financière et économique, on redécouvre l'importance de la dimension humaine en économie et les dangers d’outils quantitatifs trop peu maîtrisés, dévoyés de leurs vocations initiales. À travers nos recherches, nous tenterons d'apporter notre humble contribution à ce nécessaire travail en profondeur qui consiste à remettre en question certains dogmes établis de longue date. |
Thami Kabbaj
Agrégé de l'Université Enseignant à Dauphine (Master 272 - Ingénierie économique et financière) Auteur de "L'art du trading", "Psychologie des grands traders" et "Investir sans criser" |